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Le lendemain matin, habillée d’un ravissant tailleur fuchsia, pressée de partir, Emmanuelle avala précipitamment un café dans lequel elle trempa un toast nature. Tout en rajoutant un sucre dans sa tasse, elle glissa le DVD dans son sac.

Hadrien sortit de la chambre, vêtu d’un étrange peignoir bariolé plutôt féminin. Emmanuelle l’examina bizarrement :

— C’est un nouveau peignoir ?

— Un souvenir de voyage.

Il se servit une tasse de café, regarda par la fenêtre les enfants qui partaient à l’école et les scooters qui se faufilaient entre les voitures. Emmanuelle insista :

— On dirait un peignoir de femme !

— Ce n’est pas mon genre de porter des trucs de fille.

— Une de tes conquêtes a dû l’oublier dans tes affaires.

Hadrien prit Emmanuelle dans ses bras et l’embrassa dans le cou.

— Emmanuelle ! Tu es la seule femme de ma vie.

— Tu ne m’as jamais juré fidélité. Et moi non plus d’ailleurs.

Emmanuelle tourna autour de son amant, puis elle vint se blottir contre son dos. Machinalement, elle glissa sa main dans une des poches du peignoir, trouva un morceau de papier, l’examina d’un coup d’œil, et essaya de le lire les quelques mots qui noircissaient la feuille blanche. Brusquement, Hadrien tenta de lui reprendre la lettre :

— Laisse… C’est une note de frais… Il faut que je la range…

Emmanuelle garda le papier et lut : « Merci pour cette merveilleuse soirée sur la plage. Je n’oublierai jamais tes caresses. Je t’embrasse passionnément. Graziella ».

Emmanuelle froissa le morceau de papier et le lança en boule au visage de son amant :

— Alors, je suis la seule femme de ta vie !? Parmi d’autres, oui !

— C’était une simple passade. Il faisait chaud, j’étais seul…

— J’en ai assez de tes aventures exotiques.

— Tu me manquais.

— Alors tu t’es consolé dans les bras d’une autre !

— Pour une fois !

— Ah non ! À chaque voyage, ça recommence.

— Tu m’aimes donc tant que ça ?

— Je n’aime surtout pas être prise pour une idiote. Tu es charmant, drôle, j’adore faire l’amour avec toi… mais c’est tout.

Blessée dans son amour autant que dans son orgueil, Emmanuelle mentait. Elle regarda une dernière fois sa montre :

— Je suis pressée.

Elle prit son sac, et fila vers la porte sans laisser à Hadrien le temps de se défendre davantage. Il resta penaud au milieu du salon dans son ridicule peignoir. Emmanuelle claqua la porte en lançant d’une voix tonitruante :

— Salut !

Dans la rue, Emmanuelle essuya la larme furtive qu’elle refusait de laisser couler sur son visage. D’une part parce que sa fierté le lui interdisait, d’autre part… parce qu’elle ne voulait pas abîmer son maquillage. Elle monta dans sa voiture garée au pied de son immeuble, et démarra en trombe dans un Paris déjà survolté. Sur les passages cloutés les piétons se frayaient un chemin parmi les vélos, dans leurs couloirs les bus freinaient brusquement derrière les scooters, et dans les rues les taxis fonçaient au milieu des voitures. Heureusement, un soleil de printemps chaud et lumineux donnait à la ville une brillance joyeuse et dans le cœur d’Emmanuelle un peu de baume réconfortant.

Une demi-heure plus tard, Emmanuelle, son sac à la main, entra dans un bâtiment, où l’on pouvait lire sur une plaque : « Publavie, Agence de publicité ».

Dans la grande pièce qui servait d’accueil, Sabine, très sexy, maigrelette, cheveux longs, jupe courte et chewing-gum à la bouche, classait quelques papiers devant son ordinateur. La jeune fille était toujours de bonne humeur, comme si la vie n’avait aucune prise sur elle. Elle semblait lisse, et sur son minois au nez retroussé, à la bouche couleur cerise, aucune expression de contrariété ne s’affichait jamais. Sabine sourit à Emmanuelle en la voyant entrer :

— Bonjour !

— Bonjour Sabine. Bien dormi ?

— Seule, hélas !… Vous avez trois rendez-vous ce matin, et il faudrait rappeler le client pour la campagne Adonis. Il s’inquiète, et a déjà téléphoné cinq fois.

Sabine donna une pile de lettres à Emmanuelle qui soupira :

— Merci… ! Comme si ses mails ne suffisaient pas.

Tout en marchant dans le couloir où des photos publicitaires de fromages, pantalons, téléphones, et autres produits ornaient les murs, Emmanuelle commença à trier son courrier. Elle entra sans frapper dans le bureau du patron de l’agence.

Grand, taciturne, mince, très élégant, Mickaël possédait un charme un peu glacial qui n’était pas désagréable. Il dissimulait une légère calvitie par une coiffure élaborée, mettait en avant des mains parfaites et soignées à l’extrême, et grâce à la beauté de ses trente-cinq ans jouait volontiers de son regard gris acier auprès des femmes. Il était divorcé et fou amoureux d’Emmanuelle qui avait toujours repoussé ses avances. Il la gardait malgré tout auprès de lui, surtout parce qu’elle était une collaboratrice efficace et irremplaçable. L’agence, créée voici dix ans avec peu de moyens marchait bien, et Mickaël en était fier, régnant en maître sur une dizaine de collaborateurs. Un peu tyrannique, despote même, il savait néanmoins insuffler de l’énergie à son équipe et récompenser les succès. Cependant, il conservait un comportement indéchiffrable pour l’ensemble des employés de l’agence, quelles que soient les situations.

Emmanuelle s’accouda au bureau de Mickaël :

— Bonjour ! Déjà au travail ?

— C’est le privilège des patrons.

— Alors, je préfère rester une employée.

— Une employée qui prend trop de liberté à mon goût !

— Mais qui est si mal payée…

— Tu es venue me demander une augmentation ?

— Non. Mais c’est une bonne idée.

Emmanuelle ouvrit son sac, en sortit une feuille de papier, et se mit à lire les différents détails dont elle voulait parler avec Mickaël :

— Tu as réglé les contrats pour… « Botoutou » ?

— Oui. Tu peux démarrer le casting des chiens.

— Entre nous, je préfère choisir des hommes.

— À ce propos… Pour « Adonis »… Tu as trouvé le comédien ?

Les yeux d’Emmanuelle s’allumèrent d’une étrange lueur :

— Peut-être… J’ai repéré un beau ténébreux, très sexy… le genre qui plaît aux femmes.

— C’est une campagne pour des slips d’hommes, pas pour de la lingerie féminine !

— Mais tout le monde sait que ce sont les femmes qui choisissent les dessous de leurs mecs !

Vexée, Emmanuelle plia sa feuille de papier en deux, ferma son sac, et haussa le ton en pointant son doigt vers son patron :

— Dirige l’agence, ce que tu fais très bien… mais laisse-moi mon boulot de directrice artistique. Chacun son talent !

Mickaël se radoucit et demanda calmement :

— Alors, ce comédien, on le voit quand ?

— Quand je l’aurai décidé.

— D’accord, c’est ton boulot après tout.

Calmée, Emmanuelle sourit, énigmatique, et empoigna ses affaires.

Sabine, la pimpante secrétaire entra dans la pièce, des dossiers à la main, et s’adressa à son patron :

— Vous avez besoin de moi, monsieur ?

Emmanuelle les laissa seuls. Elle emprunta de nouveau le long couloir, jeta un coup d’œil au planning de l’agence épinglé au mur, et se dirigea vers son bureau, déjà absorbée par son travail.

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